- Actualité
- Chronique
- 30/10/2026 à 18:58
Chronique :La Trahison du Complot

Par Mansour M’henni
J’ai toujours apprécié l’écriture de Fredj Lahouar, qu’elle soit en langue arabe ou en langue française, depuis la naissance de notre amitié quand nous étions collègues à la Faculté des Lettres de Sousse. C’est d’abord son roman « Al Mouamara » qui m’avait séduit et j’en ai sélectionné des textes pour mon coups pratique de traduction. Puis, à la fin des années 90, ayant eu le privilège de lire ses textes inédits en français, j’ai insisté pour qu’il les publie (Le Livre sacré de ma détresse antique, Sahar, 1997), chez notre éditeur communchez qui j’ai publié mon premier recueil de nouvelles, « La Récompense de Sinimmar » (1997).
Notre amitié se consolidant avec le temps et avec plusieurs formes de coopération, j’ai eu l’autre plaisir de lire assez tôt « Ainsi parlait San Antonio », annoncé comme un acte d’initiation du roman policier tunisien de langue française, mais finissant peut-être par passer pour sa parodie. Une polémique éclata alors entre l’auteur et un collègue du département, que j’avais fondé et que j’avais dirigé pendant six ans, car ce dernier collègue se sentait visé par l’image dénigrée du personnage principal de ce nouveau produit de Lahouar. En conséquence d’un article vantant le sens de l’innovation littéraire de l’auteur, je recueillis l’animosité inguérissable d’une personne « respectable » qui avait choisi de paraître en personnage de fiction. J’ai fini par faire avec, sans chercher noise à l’un ni complicité avec l’autre.
A la fin de la première décennie de ce siècle, après ma traduction en français du roman « Harakat » de Mustapha Fersi, je me suis engagé pour traduire « Al Mouamara » à condition que l’auteur en fasse la révision et en signe la validation. L’administration a accepté ma condition suite à mes arguments (notamment la versatilité de certains auteurs qui font volteface, pour une raison ou pour une autre) ; et l’auteur a signé son contrat. Au terme de la traduction, il a pris tout le temps qu’il a voulu pour l’examiner et proposer certains changements, acceptés de bon cœur ou maintenus après conversation avec l’auteur et son acceptation des arguments du traducteur.
Entretemps, j’ai souvent profité d’occasions propices pour faire valoir ce que je voyais comme des qualités de l’écriture lahouarienne, comme dans un colloque à Sorbonne 1 (Paris, 2012) ou dans une conférence à Belgrade (Serbie, 2026). Pourtant, voilà quelques années que F. Lahouar avait marqué des distances à mon égard et j’ai pris cela pour un autre effet du temps changeant ou commandant les changements.
Cependant, il y a quelques jours, j’ai lu un entretien avec Lahouar, réalisé par Aymen Hacen dans sa rubrique « Souffle inédit », et j’ai tout de même été surpris par la réponse, que voici, de l’interviewé à la dernière question qui lui était posée :
Si un seul de vos textes devait être traduit dans une autre langue, le français ou l’arabe par exemple, quel texte souhaiteriez-vous voir entreprendre ce voyage ?
Fredj Lahouar : J’ai été très mal servi par la traduction. Mon « Complot » en est sorti tout meurtri. Le traducteur s’est permis, avec tout cela, de m’exclure de la couverture de mon livre et d’y prendre la place qui me revenait de droit. Avertie du préjudice que j’ai subi, la direction de l’Institut National de Traduction n’a rien fait pour réparer les dégâts. Depuis, il n’y a plus rien bien qu’on ne cesse de me répéter que je pourrais être mon propre traducteur. « Vous êtes deux en un et vous vous en tireriez à merveille », me disait monsieur Mahmoud Tarchouna. Je n’en suis pas si sûr, car un écrivain, à supposer qu’il ait l’étoffe d’un traducteur, n’est pas habilité, à mon avis, à traiter ses propres écrits. Le professionnalisme nécessite que le traducteur prenne de la distance vis-à-vis du texte de départ. Cela ne serait pas possible pour l’écrivain-traducteur. Les rares fois où j’ai dû me colleter avec mes textes, j’ai fini par capituler au bout de quelques pages. Ma « traduction » s’avère être une réécriture assez laborieuse d’un écrit que j’ai choisi de couler dans l’idiome qui lui convient le mieux. Le mettre dans un idiome que je lui ai refusé au départ est une tâche qui dépasse mes compétences.
J’aimerais tant que quelqu’un refasse la traduction du « Complot » dans sa nouvelle facture, paru sous le titre d’Ève au café Al-Amal. En principe, mon tout petit roman, intitulé Petit, devait être traduit par feu Mohamed Néjib Lamami. Ce projet datait de 2009. Depuis, il est tombé à l’eau. Mon roman Piège à chien, paru en 2023, juste après la parution de ma traduction de Pseudo de Ajar-Gary (en 2023 aussi), j’aimerais pouvoir le lire un jour dans un français bien approprié.
Fredj Lahouar, que je nomme même si, lui, a refusé de me nommer, est en pleine divagation puisqu’il sort des contre-vérités pourtant facilement vérifiables en regardant le texte publié et facilement accessible :
¤ Il reproche au traducteur le choix du titre « Conspiration » plutôt que « Complot », or ce titre a été validé par lui, signature à l’appui, dans les archives de l’Itrat (et en copie dans mes archives).
¤ Ensuite, il ajoute : « Le traducteur s’est permis, avec tout cela, de m’exclure de la couverture de mon livre et d’y prendre la place qui me revenait de droit. Avertie du préjudice que j’ai subi, la direction de l’Institut National de Traduction n’a rien fait pour réparer les dégâts. »La myopie et le strabisme sont certainement un handicap, mais l’attention en corrige certains défauts. Où voit-il que le traducteur l’avait exclu de la couverture de son livre, alors que son nom est à la tête de la couverture juste après l’établissement (Cenatra) et juste avant le titre du livre. Ce n’est qu’en dessous que figure le nom du traducteur, d’ailleurs suivi du nom de l’auteur, une seconde fois, en tant que réviseur de la traduction ! Après cela, quelle réponse, non préjudiciable à l’auteur, celui-ci peut-il demander à un établissement officiel respectable ? En fait, même après l’absence de réaction de la part de l’établissement concerné, l’auteur n’a pas eu la présence d’esprit d’aller vérifier s’il n’était pas dans sa propre fiction devant la couverture, en train de chercher les termes d’un nouveau « complot » !




