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- 31/08/2026 à 07:58
Une science nommée Chachit wahed ‘ala ras wahed

Par Mansour M’henni
Je ne sais pas si je dois m’approprier cette chronique car l’essentiel des idées qui y sont développées sont celles exposées à mon intention par un ami, chef d’une entreprise de mécanique-auto, pendant que ses subalternes s’occupaient de réparer ma voiture. Je peux affirmer avoir transcrit son contenu, traduit de l’arabe, notre langue de conversation ; je peux aussi reconnaître l’infiltration minime de quelque chose de moi dans ce qui pour lui valait toute une théorie.
On était donc dans un lieu de diagnostic et de réparation de voitures et mon ami parlait, peut-être par déformation professionnelle, de diagnostic et de réparation d’un État et d’une société, les nôtres. À peine la discussion a-t-elle démarré par l’évocation de certaines situations problématiques, de certains comportements inappropriés et d’un état général difficile à gérer, que mon ami me dit, d’un ton impérial et catégoriquement affirmatif : « Nous, les Tunisiens, sommes des génies créateurs d’un vrai système de fonctionnement sociétal, unique au monde peut-être. Il se résume dans un célèbre dicton de chez nous qui se dit "شاشية واحد على راس واحد" ! En français, on dirait « Déshabiller Pierre pour habiller Paul », et désignerait cette gestion opportuniste bien connue de « prendre à l’un pour donner à l’autre » et de se tirer de ses obligations quotidiennes par une sorte d’entretien d’un déficit permanent.
Pour mon ami, fort de ses compétences de diagnostiqueur mais dépourvu de pouvoir pour engager une stratégie de réparation, la Tunisie indépendante, mais sans doute avant aussi, a fait de cette gestion sociétale, que nous retenons sous sa traduction littérale « Le chapeau de l’un sur la tête de l’autre », un cachet spécifique de la gestion individuelle des affaires personnelles, et ce cachet a fini par se généraliser jusqu’à couvrir tout le fonctionnement de l’Etat, aussi bien dans ses relations nationales que dans ses relations internationales.
Ainsi, dès l’indépendance, la gouvernance s’est fondée sur le Front National, une sorte de coalition des forces influentes, hors les partis d’opposition, donc particulièrement sur le Néo-Destour, l’UGTT, l’UTICA et l’UNAT. Ce front sera le grand porteur du mot d’ordre formalisé par Bourguiba (entre novembre 1955 et mars 1956) pour asseoir sa politique sociale, d’abord contre Ben Salah, ensuite avec lui, enfin contre lui, puis avec Hédi Nouira. On le voit assez ici comment la stratégie « Le chapeau de l’un sur la tête de l’autre » fonctionnait politiquement, mais au nom du développement de l’État et de la modernisation de la société tunisienne, sur la base de l’égalité des droits (Cf. Code du statut personnel), de l’équilibre social (Santé, couvertures sociales, solidarité), de l’éducation et de la légitimité internationale.
Pendant la période bourguibienne, la gouvernance cherchait à satisfaire les demandes et les revendications des uns et des autres, les riches et les pauvres, tous les demandeurs de droits ou de besoins, jusqu’à ce que la crise de cette démarche apparaisse avec une scission interne marquée par la démission des riches tunisois du gouvernement (Mestiri en tête), pour contester le socialisme de Ben Salah et amener ainsi sa destitution, son procès et son évasion (apparemment bien montée ou bien négociée elle aussi).
Peut-être peut-on classer le conflit tuniso-libyen, à propos de l’Union envisagée au milieu des années soixante-dix, dans la stratégie « Le chapeau de l’un sur la tête de l’autre ». Mon ami a rappelé les principaux moments clés de l’Histoire de la Tunisie indépendante pour souligner que si cette stratégie a été essentiellement celle de l’État pendant les deux premières décennies de l’indépendance, elle a quand même fait école et a fini par contaminer le citoyen tunisien, toutes catégories confondues, au nom d’un opportunisme affirmé comme la solution idoine pour « le savoir vivre afin de subsister ». Le résultat a été le développement des réseaux de corruption, longtemps tolérés ou ignorés par les structures officielles qui y voyaient un mode de propulsion et de vivification de la dynamique économique. Mais cela a conduit à la chute de Ben Ali au nom même de cette corruption rendue responsable de tous les maux de la société tunisienne (et elle l’était pour une large part).
Le Changement survenu en 2011 a donné des lueurs d’espoir, qui se sont vite avérées des manigances de manipulation camouflant mal la quasi-généralisation de la corruption et justifiant l’arrivée du renouveau politique du 25 juillet 2021, imposé par ce qu’on appellera « la révolution du 25 juillet » après l’adoption d’une nouvelle constitution, le 25 juillet 2022.
Pour mon ami, jusqu’à aujourd’hui, personne en Tunisie ne s’est encore libéré de la politique du « chapeau de l’un sur la tête de l’autre », parce que les Tunisiens en ont fait une science, une idéologie et un système. Donc la question à résoudre pour un meilleur avenir de la Tunisie, c’est comment libérer les Tunisiens, tous les Tunisiens, de l’aliénation au « chapeau de l’un sur la tête de l’autre » pour créer un nouveau vrai système de développement fondé sur des valeurs inaliénables et convenues par tous, pour le bien de tous.




